J'aime gober les huitres,
cette consistance gélatineuse
glissant dans ma gorge
évoque ce temps exquis
où
je parcourais les champs de bataille
pour avaler les yeux globuleux des cadavres encore chauds.
En ce temps là c'est ma drogue.
Les yeux gardent en mémoire la vie complète du défunt. Les visions les plus nettes sont les moments les plus intenses. Chaque fois que j'aspire un oeil, le film d'une vie en quelques secondes éblouie mon être. Je reste hébété sous la charge émotionnelle qui envahit toutes mes fibres. Je vois tout, l'amour maternel, les premières frayeurs, les joies, les peines, les peurs, les doutes. Je voyage aussi à travers le monde, j'admire des montagnes, des plages de sables blancs, des forêts fleurant bon l'humus. Je frissonne dans de sordides baraquements, je prends mes aises dans de fins palaces. J'ai la honte des souffres-douleur, l'arrogance des privilégiés. En apothéose il y a la mort, parfois elle vient sans prévenir, l'image s'arrête brutalement avec un soupçon de surprise, parfois elle glisse avec lenteur vers sa proie, droit dans les yeux. Alors c'est souvent la panique, la révolte, l'incompréhension, les regrets. Les champs de batailles sont idéals pour ces derniers instants, il y a toujours la peur et la rage, sentiments qui déchargent une transe au plus profond de ma moëlle épinière.
Je vole les souvenirs et quand un mort n'a plus de souvenir, la lumière ne peut le trouver, l'enfer non plus d'ailleurs. Le mort devient alors une âme errante, elle erre de par le monde, sans compréhension de son état, elle mugit son désespoir inaudible pour la plupart des humains.
Quand je dors des souvenirs s'esquivent de ma mémoire, ils s'accrochent alors aux âmes errantes, parfois une belle vie s'attache à un âme dépravée, parfois une vie méprisable s'attache à une âme pure. Ni l'enfer, ni le paradis accepte ces âmes dissonantes. Les âmes continuent à errer mais maintenant elles comprennent leurs états. Elles interviennent alors dans les affaires humaines, on les appelle les fantômes.




